Le Désir en Psychanalyse

Le désir est quelque chose de difficilement cernable. En psychanalyse, le terme désir a été traduit du mot « wunch » employé par Freud, il exprime un souhait, un vœux. Il va au-delà de la « simple » connotation sexuelle que l’on peut généralement lui adresser, une forme de désirance.

L’étymologie du mot désir

Vient du latin « desiderare » et « considerare », verbes appartenants au langage des augures (astrologues de l’époque). « Considerare » désignait l’action de contempler les astres (Sidus – Sideria: donnant sidération) pour savoir si le destin était favorable. « Desiderare » signifiait l’absence du signe (de l’astre). Nous voyons ici combien dans le désir apparait une notion de manque, d’absence, mais aussi de quête, d’attente.

Définition du désir

Dans la phénoménologie psychanalytique, tout désir est issu d’une trace d’un ancien vécu de plaisir, de satisfaction, qu’il va chercher à retrouver à nouveau. Pour Freud, on ne peut désirer que ce que l’on a déjà connu.

Selon lui, nous sommes des êtres avant tout pulsionnel, tension provoquée par la pulsion, qui génère un désir qui va chercher une satisfaction via la décharge de la tension (principe de constance) générant une sensation de plaisir (principe de plaisir). Pulsions, désir et plaisir apparaissant ici liées.

Le rapport au besoin

Besoin et désir même s’ils peuvent être liés, sont à différencier. Les besoins proviennent des besoins vitaux (pulsions d’autoconservation dans la famille des pulsions de vie), ils sont associés à la survie comme boire, manger, dormir, respirer, mais aussi le besoin de lien, de contact, de chaleur humaine. 

Le désir a pour but unique le plaisir, on peut faire abstraction d’un désir, mais pas d’un besoin ! De même, le désir pourra se contenter d’un objet fantasmatique (imagination, visualisation, ….) mais pas le besoin.

Le fantasme

Le fantasme participe grandement à la cinématique du désir, il est en comme le désir, issu de notre inconscient, chacun d’entre nous aurons  un monde fantasmatique plus ou moins développé, et plus ou moins relié au réel (principe de réalité).

Tout cela se met en route dès après la naissance, le nouveau-né étant un être de besoin absolu (néoténie du nourrisson) totalement dépendant de la fonction maternelle. De la satisfaction régulière et répétée de ses besoins par la figure maternelle va naitre et s’ancrer le désir, à partir de ses manques.

« L’homme désire car la satisfaction de ses besoins passe par l’appel adressé à un autre, cet appel se fait demande, demande d’amour » (Lacan).

Alors le désir c’est quoi ?

Nous pouvons voir le désir comme un effort de réduction d’une tension issue des pulsions. Il est issu d’un sentiment de manque et nous désirons ce qui nous manque. Nous allons chercher à trouver des objets ou des buts capables de combler ce manque, ils seront alors considérés comme source de satisfaction, de plaisir. Le désir
peut être alors considéré comme une source de bonheur, mais aussi de souffrance dans la mesure où nous n’arrivons pas à trouver matière à l’assouvir.

L’envie

En ce qui concerne la notion d’envie, ce pourrait être la forme choisie par le désir une fois qu’il est arrivé à la conscience, dans la relation vécue avec le monde extérieur et surtout avec l’autre.

Le désir vu par les philosophes

Sujet de prédilection de la philosophie, notamment dans la Grèce antique, mais pas que.

Epicure

Chez Epicure, le plaisir est le seul but de la vie, il classe les désirs en fonction des désirs nécessaires pour le bonheur et ceux superflus, il nous invite à nous concentrer sur les désirs les plus faciles à atteindre, les désirs naturels et basiques. En quelques mots, ce serait vivre simplement pour jouir facilement, aux antipodes de notre société actuelle où les objets de désir sont multiples (voir le rayon yaourts au supermarché). Ce n’est pas plus je possède et plus je suis heureux, c’est plus je me contente de l’essentiel et plus je suis content.

« Le bonheur ne consiste pas à acquérir et à jouir, mais à ne rien désirer, car il consiste à être libre ».

Platon

Selon Platon, seule la vérité est désirable, désir de vérité, de connaissance, d’élévation. Tout ce qui est de l’ordre de la bassesse corps (désir de possession, de puissance, de domination) entraine souffrances et guerres, et va à l’encontre de l’éveil de l’âme. Il relie lui aussi le désir au manque mais nous invite à sortir de cette répétition infernale du désir sans fin, jamais satisfait, jamais rassasié. Dès que j’obtiens quelque chose je suis satisfait, mais très vite j’ai de nouveau un autre désir, et ainsi de suite. Il nous invite à en sortir afin d’atteindre ou tout du moins se rapprocher d’état de paix et de sérénité indépendant du désir.

Les Stoïciens

Pour les Stoïciens, ils privilégient les choses qui dépendent de nous des choses qui ne dépendent pas de nous, et les secondes (maladie, mort, fatalités) doivent être acceptées. Si nous apprenons à désirer uniquement ce qui est possible et accessible, alors nous serons heureux et en paix, rejoignant ici une partie de la pensée de Descartes.

Nous voyons de dans l’Antiquité, la condition du bonheur pour les philosophes était en quelque sorte de limiter ses désirs aux désirs essentiels et accessibles, à travers une maîtrise de ceux-ci.

Nietzsche

Chez lui, les morales qui exigent que le désir soit maîtrisé, limité, contenu dans un cadre sont absurdes, brider le désir c’est brider la vie et la déprécier. Vouloir s’épargner des souffrances, c’est se condamner à ne ressentir aucun plaisir, l’un ne va pas sans l’autre. Nous sommes ici à l’opposé des notions mises en avant dans l’Antiquité.

L’homme serait-il ce qu’il est aujourd’hui, sans toutes ses grandes réalisations (arts, architecture, sciences, technologie) mais aussi avec toutes ses horreurs (guerres, souffrances, atrocité) ?

Schopenhauer

 Il insiste sur le lien entre désir et manque, il dit « le fait de vouloir est toujours engendré par le manque, celui-ci étant identifié à la souffrance« . La plénitude ne peut être jamais atteinte complétement, car autrement le désir pleinement comblé s’éteindrait définitivement. Hors, chez l’humain le désir semble infini et insatiable !

Spinoza

Spinoza définit le désir comme l’essence de l’humain, il amène la notion de « conatus » qui est « l’effort par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être ». Le désir est une force qui pousse à agir, pour lui nous ne désirons pas une chose parce qu’elle est bonne, mais nous jugeons qu’elle est bonne parce que nous la désirons. Nous désirons une chose par rapport à sa capacité à nous faire du bien – « je te désire car je suis heureux de ta présence ».

L’éthique du désir se joue pour lui dans l’opposition entre passion et raison, ou selon Freud entre principe de réalité et principe de plaisir, et dans la persévérance à être (le conatus).

« Le désir est appétit avec conscience de lui-même » (Spinoza)

Le désir mimétique chez René Girard

Le désir mimétique nous dit que le désir est issu du désir de l’autre, je désire un objet parce que l’autre le désire et l’établi ainsi au statut d’objet de désir (principe de base de la publicité). La découverte dans les années 1990 des neurones miroirs va dans ce sens, c’est ce mécanisme qui participe grandement à nos capacités d’apprentissage, mais aussi d’empathie et de connexion à l’autre. Ce que l’autre possède nous renvoie à nos manques et éveille en nous le désir.

Lacan dira « le désir, c’est le désir de l’autre », « le désir de l’autre érige l’objet au statut de symbole ».

Nous pouvons faire ici un lien avec l’origine latine du mot envie – « invidia« , qui signifie également envie au sens de jalousie (je t’envie). Deleuze met l’accent sur l’importance du regard dans ce processus d’envie, il en devient constitutif.

Deleuze

Pour lui, la conception psychanalytique du désir (basé sur un manque) est critiquable, Deleuze indique que l’inconscient est comme une machine désirante, un théâtre, le lieu de l’illuson, et que le désir ne dérive pas du besoin.

Bataille conteste également l’ancrage du désir humain dans le besoin, pas plus qu’il n’est lié à un manque, il est une dimension de l’existence humaine dont le besoin, la reproduction ne sont que des déclinaisons.

Le désir et l’amour

Le mot amour a plusieurs déclinaisons dans la langue grecque, nous n’en verrons ici que les 3 principales que sont Eros, Philia et Agapè.

Eros

L’amour passion, rencontré dans les débuts de relation, qui donne source au mot érotisme. C’est l’amour du banquet de Platon, une recherche de complétude liée à un manque que nous allons désirer et aimer. Tomber amoureux c’est découvrir que l’autre nous manque terriblement, « un seul être vous manque et tout est dépeuplé« .

Philia

Plus proche de l’amour de Spinoza et Aristote, ici ce serait « aimer, c’est se réjouir de… ». C’est aussi l’amour amical, de camaraderie, un amour raisonnable, mais non moins puissant et jouissif. C’est dire « je suis joyeux parce que tu existes » et non pas « je t’aime parce que tu es à moi« . Le désir n’est pas que manque, mais puissance, puissance d’aimer et d’être avec.

Agapè

C’est l’amour du prochain, mais un amour inconditionnel, absolu et complétement désintéressé. On y renonce à sa puissance, sa jouissance, ses possessions, on y donne sans rien attendre en retour. C’est l’amour divin, l’amour de Dieu et l’amour vers Dieu, probablement inatteignable sur ce plan d’existence, mais approchable ?

« Tu seras aimé lorsque tu pourras montrer ta faiblesse sans que l’autre ne s’en serve pour affirmer sa force » (Adorno).

Le désir en psychanalyse

Un manque inconscient

Le désir est à la base inconscient et il est déconnecté du réel (et encore plus de la réalité), il devra s’y adapter pour pouvoir être satisfait. Il est issu à l’origine du besoin et des sensations de plaisir qui découlent de la satisfaction des besoins (vitaux et attachement).

Le désir c’est le désir d’un manque, de ce que l’on a pas, ou plutôt ce que l’on a plus, ce qui a été perdu (le paradis perdu). Il implique une forme de régression, un désir d’avant, comme on peut le trouver dans le sentiment de nostalgie.

Il caractérise ce que et qui nous sommes en tant qu’humain, « dis-moi ce que tu désires et comment tu désires et je te dirai qui tu es« . En tant que sujet, sujet désirant !

La demande

Quand le besoin et le désir se rencontrent, ils deviennent une demande, il est caché entre les deux : 

« Le désir s’ébauche dans la marge ou la demande se déchire en besoin » (Lacan)

Souvent, en lien avec le manque, ce que je n’ai pas (ou plus), je vais désirer l’interdit, en lien avec la loi, le symbolique, le désir de l’inconnu. Pour Lacan, la loi et le désir interdit, refoulé, sont liés, d’où un désir d’autant plus fort envers l’interdit, et nombre d’interdits existent dans notre éducation. Souvent, c’est à l’adolescence, au moment de l’arrivée soudaine des pulsions sexuelles génitales que le sujet va se confronter à l’interdit via un puissant désir à l’envers de la loi.

Le symbole

Il y aura toujours une notion de symbolique (symbolon – ce qui relie), au symbole que je vais projeter sur l’objet de désir pour retrouver quelque chose que j’ai perdu. Il permettra de s’adapter au principe de réalité sans (trop) renier le principe de plaisir, dans le but de trouver la jouissance. Mais ce sera toujours approximatif, jamais totalement complet, tout processus psychique est incomplet, la fameuse part manquante.

Chez le névrosé, c’est cette capacité à trouver du plaisir à la vie qui a été en partie perdue. 

Le langage

Le langage permettra l’expression du désir, langage étant lui-même symbolique (ce qui relie), moyen d’expression du désir propre à l’humain.

« Le désir fait la loi au sujet, le langage fait la loi au désir » (Lacan).

« Le langage ne créait pas le désir, il lui donne lieu » (Lacan).

Le rien, l’objet perdu, La Chose

C’est une éternelle répétition, comme une quête incessante du Graal, Lacan parlera de La Chose, fantasmatique et inaccessible, le réel n’étant jamais à la hauteur du fantasme. La Chose est une béance, un vide, d’où la phrase énigmatique de Lacan:

« Le désir, c’est le désir de rien » (Lacan).

 Rien ce n’est pas rien, mais c’est loin d’être tout, le tout perdu qui pour la psychanalyse peut être :

  • L’objet perdu c’est l’époque fusionnelle avec la mère.
  • L’objet perdu c’est la vie intra-utérine.

Ou pour aller plus loin vers d’autres sphères plus éloignées :

  • L’objet perdu c’est le paradis (l’Eden d’Adam et Eve)
  • L’objet perdu c’est la « vie » avant la vie
  • L’objet perdu c’est la reliance avec Dieu

Chacun étant libre de penser ce qu’est l’objet perdu ou La Chose, quoi qu’il en soit le désir serait cette quête de retrouver ce qui a été perdu…

Le mythe des androgynes

Dans le banquet de Platon, nous y trouvons le mythe des androgynes, ces êtres à la fois homme et femme qui auraient été coupé en deux par les dieux pour excès d’hybris. Depuis, nous rechercherions à retrouver cette complétude, et notamment dans le couple, et ce quel que soit notre orientation sexuelle, dans une quête de fusion primordiale.

Le désir de l’Autre

Pour Lacan (encore lui :-)), le désir c’est avant tout le désir de l’autre, c’est à dire celui d’être reconnu par l’autre, le désir de désir, le désir d’être le désir de l’autre, d’être reconnu par l’autre.

« Le désir humain est essentiellement le désir d’être reconnu par l’autre« 

Etre reconnu par l’autre dans son désir, comme un être désirant et désirable.

« Le désir est la métonymie du manque à être » (Lacan).

 Une métonymie, c’est une partie d’un tout, par exemple je vois trois voiles à l’horizon (trois bateaux), le désir serait donc la partie visible de notre manque à être. Dans le même temps, l’autre le comprend car il a le même manque à l’intérieur, tout le monde comprend quand je dis « je bois un verre » alors qu’en fait je bois non pas le verre mais le liquide contenu à l’intérieur du verre.

Chez le psychotique, c’est cette liaison qui n’a pas pu se faire, il y a une déliaison.

Le manque à être

Il y a en chacun de nous un manque à être, un manque à être le désir de l’autre. Chez le nourrisson, quand la mère part c’est comme si elle cessait d’exister, et comme s’il cessait d’exister. C’est pour cela qu’il est important de parler au bébé et d’interagir avec eux, c’est pour leur faire sentir qu’ils existent et combler ici, tout du moins partiellement leur manque à être.

Nous élèverions donc notre être sur un certain non-être, grâce à un autre être, dès lorsque nous venons de naître, de n’être…

Le désir au jour le jour

 En cours…


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